Lettre d’opinion | Mesure alimentaire dans les écoles

MESURE ALIMENTAIRE DANS LES ÉCOLES RIEN DANS L’ESTOMAC, ÇA NE PASSE PAS !

YVES BELLAVANCE – COORDONNATEUR DE LA COALITION MONTRÉALAISE DES TABLES DE QUARTIER

Parution dans La Presse le 2 mai 2019

Photo: John Moore Agence France-Presse

Si rien n’est fait d’ici l’automne, des centaines de familles devront débourser 8 $ au lieu de 1 $ pour permettre à leurs enfants de manger à l’école. Aux Tables de quartier, on le sait trop bien : plusieurs familles ne seront pas en mesure de débourser cette somme. 

Peu importe quel sera le choix de ces familles pour s’assurer que leurs enfants puissent manger à leur faim, qu’elles optent pour la préparation de lunchs ou pour un repas à la maison, elles devront couper ailleurs, dans d’autres besoins essentiels. Il s’agit d’un casse-tête supplémentaire pour ces parents qui doit être évité.

Cette nouvelle réalité touchera des enfants dans 14 écoles de Montréal résidant principalement dans Pointe-Saint-Charles, Saint-Henri, Ahuntsic, Saint-Michel, Villeray et Rosemont. Elle est la conséquence directe de modifications apportées à la carte de défavorisation du Comité de gestion de la taxe scolaire de l’île de Montréal (CGTSIM) sur laquelle le ministère de l’Éducation se base pour financer la mesure alimentaire dans les écoles. 

Seules les écoles qui font partie du premier 20 % le plus défavorisé ont accès à la mesure alimentaire.

Puisque certains quartiers sont considérés comme mieux nantis qu’avant, notamment en raison du phénomène d’embourgeoisement qui y a cours, les écoles qui se trouvent sur ces territoires ne sont dorénavant plus considérées comme défavorisées.

Si rien n’est fait, elles perdront donc la mesure alimentaire en septembre prochain.

MÊME QUARTIER, DIFFÉRENTES RÉALITÉS

Cet indice de défavorisation n’arrive pas à bien saisir les transformations constantes qui se font dans les quartiers de Montréal et leurs effets sur les conditions de vie des citoyens. Surtout, il tend à dépeindre les quartiers comme des territoires occupés par des populations homogènes alors qu’au sein d’un même milieu de vie se côtoie une grande diversité de personnes aux réalités parfois bien distinctes.

Or, s’il est normal que les écoles des quartiers défavorisés aient accès à la mesure alimentaire, ne faisons-nous pas fausse route en ne soutenant pas adéquatement toutes les familles dans le besoin ? Pourquoi celles vivant dans des secteurs qui s’embourgeoisent se voient-elles ainsi pénalisées ?

La Coalition montréalaise des Tables de quartier (CMTQ) craint que la perte d’une telle mesure accentue le phénomène d’exclusion sociale et s’ajoute aux nombreux facteurs contribuant à l’éloignement des familles de leur quartier d’appartenance. Le CGTSIM affirme pourtant que la « ségrégation résidentielle », c’est-à-dire le fait de regrouper les personnes dans les quartiers défavorisés, a pour effet de les maintenir dans leur précarité et d’accentuer les conséquences de celle-ci sur le développement cognitif et scolaire des enfants. « Dans les milieux où l’éducation est valorisée et où l’échec scolaire est perçu négativement, les chances de réussite et de diplomation sont nettement plus élevées », souligne le CGTSIM.

La réussite éducative n’est pas qu’une affaire de notes ; elle se joue également dans le développement de compétences sociales et le sentiment d’être inclus et non stigmatisé au sein du système scolaire. Ainsi, la mixité sociale au sein des milieux dans lesquels les enfants grandissent pourrait également contribuer à cette réussite éducative.

Pour favoriser l’égalité des chances, tous les élèves devraient pouvoir manger à l’école et avoir accès à ce moment de socialisation important qu’est l’heure du lunch.

Pour la CMTQ, la solution passe par une véritable politique alimentaire scolaire universelle pour assurer à tous les enfants l’accès à des repas sains tous les jours. D’ici là, il est nécessaire de revoir de quelle manière on soutient les familles vivant sous le seuil de la pauvreté. Il faut que la mesure alimentaire soit attribuée selon les besoins réels des familles nonobstant leur milieu de vie et le niveau de défavorisation de leur école de quartier.

Dans une déclaration commune portée par plusieurs acteurs du milieu communautaire, nous demandons à tous les ordres de gouvernement d’apporter des solutions concrètes à cette situation qui touche de nombreuses familles montréalaises.